Le 29 janvier prochain, toute la France, une fois de plus, va se trouver paralysée par la grève, cas unique au monde !
Il y a t il abus ?
Si je me fie à mon expérience, je dirais, sommairement, qu’il y a sur-grève dans le secteur public et sous-grève dans le secteur privé.
Pour les étrangers, américains comme asiatiques, la grève à la française est incompréhensible.
Il faudrait leur expliquer, qu’en France, la grève a une double causalité : individuelle et collective.
Quand quelqu’un fait grève, il le fait souvent à la fois pour des motifs personnels ( non augmentation, mauvaise relation avec le chef, promotion ou mutation refusée ) et pour des motifs généraux ( augmentation du pouvoir d’achat, retraites, défense de l’emploi ..)
Le premier motif est une faille dans la relation contractuelle, le second motif est une remise en cause de la démocratie représentative.
Nous parlons de causalité individuelle de la grève, même si le droit français lui reconnaît une expression collective : cessation collective et concertée du travail.
Nous aborderons d’abord la causalité individuelle de la grève, dans le secteur public comme dans le secteur privé.
Dans le secteur public, les statuts de la fonction publique qui bornent de manière précise la carrière des fonctionnaires ne leur réservent pas de mauvaise surprise.
Et interdisent souvent la grève.
Le seul sens du service public devrait rendre absurde à tout fonctionnaire l’idée même de l’interrompre. Mais ceci n’est plus guère partagé.
C’est plutôt dans le mode de relation avec l’Etat – patron qu’il faut chercher les motifs d’insatisfaction.
En la circonstance ( blocage de la gare Saint Lazare ) l’Etat, patron faible et démagogique, comme toujours, a trop concédé à ses syndicats et pour avoir fait preuve d’énormément de « compréhension » se trouve aujourd’hui pris au piège de ses libéralités.
Quelle idée que ces 59 minutes de grève payées ?
Une fois de plus l’ Etat patron, croyant amadouer ses syndicats en faisant preuve de » compréhension », a fait un marché de dupes !
Les patrons du privé, qui payent chèrement chaque minute payée non travaillée, n’ont pas ce genre de tentation.
Mais tout cela n’est qu’anecdotique.
Pour parler intelligemment de la grève, dans sa causalité individuelle, il faut revenir au fondement de la relation de travail.
Dans le privé, le contrat de travail repose sur un échange de consentements sur le marché suivant : Contre une durée et une somme de travail, l’employeur garantit au salarié, un salaire.
Dans l’absolu, si les termes de ce contrat ne sont pas respectés, chacun reprend sa liberté et peut sortir à tout moment de la convention.
Juridiquement, le salarié peut démissionner.
L’employeur, de son côté, peut le licencier pour faute ou non respect des obligations contractuelles.
Comme on est de culture latine, on a trouvé des modérateurs à ces modalités, qui paraîtraient normales à des anglo-saxons, mais trop brutales aux français.
C’est la transaction ou rupture négociée , ce sont les allocations légales et conventionnelles de rupture , les allocations de chômage, les possibilités de recours contentieux.
Reprendre sa liberté est simple pour l’employeur.
Malgré les modérateurs, c’est beaucoup plus difficile pour le salarié habitué, en France, à compter beaucoup sur la collectivité pour assurer sa destinée, et très peu sur lui-même.
Cette liberté n’est donc utilisée que par les cadres et encore, tant qu’ils sont jeunes, après, ils se cramponnent à leur boulot comme des berniques à leur rocher.
La grève, finalement, c’est le moyen de signifier à l’employeur qu’on n’est plus satisfait des termes du contrat, mais sans prendre le risque d’en tirer les conclusions, en quittant l’entreprise.
La grève, dans sa causalité individuelle, est un non sens : Elle cause un préjudice grave à l’entreprise sans faire avancer de manière intelligente la discussion sur les raisons qui font que les termes du contrat initial ont été trahis.
Alors, quelle solution ?
Selon nous, il faudrait enrichir les termes du contrat initial de sorte qu’un maximum de situations de conflit soit prévu et réglé par la voie contractuelle.
Comme on le fait pour certains gros contrats d’affaires ou pour le tournage des vedettes de cinéma.
C’est ainsi que l’évolution salariale du contrat doit être prévue et conditionnée au respect d’obligations contractuelles précises.
C’est ainsi que le salarié pourrait exiger que soient prévues les conditions de travail et de sécurité dans lesquelles s’exercera son contrat.
Salaire et conditions de travail représentant , probablement, les causes les plus importantes du malentendu contractuel, on réduit d’autant les risques de conflit.
Le même contrat enrichi, pourrait également prévoir un mode de médiation adapté aux situations individuelles et collectives de blocage, prévues à l’avance.
Pour le secteur public, il est plus compliqué d’aménager le droit de grève puisque les fonctionnaires ne sont pas régis par le contrat, mais par un statut qui a la force d’un vrai titre de propriété.
Les fonctionnaires en grève, outre le fait qu’ils ne risquent rien, défendent l’attaque qu’ils estiment portée à la propriété de leur emploi et aux droits qui y sont attachés : horaires, conditions de travail, droit de retraite, indemnités…………..
Leur virulence est celle de propriétaires terriens dont on aurait envahi ou abimé la propriété.
Le seul moyen d’en sortir consiste à abandonner le statut de fonctionnaires et à ne plus embaucher que des salariés régis par un contrat de travail de service public, s’inspirant largement du code du travail.
Comme l’ont déjà fait d’autres pays, c’est la seule réforme de la fonction publique qui vaille.
Les statuts de la fonction publique sont un héritage historique ;
Ils n’ont plus rien à produire, dans le service rendu à l’Etat ou la collectivité, qui justifie les modes de traitement « spéciaux », dont ils bénéficient.
Finalement, pour avoir une chance d’équilibrer encore plus la relation contractuelle employeur/employé, il faudrait sans doute commencer par donner une vraie qualification à tous les jeunes ( avant les diplômes ) et à les décomplexer face à l’employeur , en initiant très tôt une culture de la mobilité professionnelle, perçue plus comme une chance de s’épanouir professionnellement et réussir sa vie, que comme une contrainte et un échec.
Les écoles devraient également incorporer à leurs programmes, une culture de la négociation, qui servirait aux futurs citoyens adultes, dans les multiples situations de la vie, y compris les situations professionnelles.
La grève , dans sa causalité collective.
Par causalité collective, nous entendons les intérêts individuels « liés » ou communs, qu’auraient les salariés de manifester ensemble leur désaccord vis à vis du patron.
La causalité collective de la grève ,dans la forme radicale qu’on lui connaît en France, puise son origine dans l’habitude qu’ont pris les citoyens français de régler leurs problèmes avec les gouvernants, dans la rue, rue de la ville ou cour de l’entreprise.
Il est aussi significatif d’une culture qui place l’origine du progrès dans les mouvements collectifs quand les américains du Nord nous montrent à longueur de films que c’est le courage , le talent ou la volonté d’un individu, et non d’un groupe, qui sauve le monde.
Les manifs contre la guerre du viet nam ou la marche pour l’égalité des droits civiques restent des épiphénomènes.
Travailler plus fort et plus dur est la bonne manière de lutter contre la crise pour les américains comme pour les asiatiques, quand les français alignent les manifestations et les grèves….et, à la fois, se tournent vers l’Etat-père et menacent ces » profiteurs de patrons ».
Cette habitude signifie aussi le peu de cas que font les français des représentants parlementaires censés défendre leurs intérêts et le peu de souci qu’ils se font du respect de la loi.
Que des maires de grandes villes prennent position CONTRE la loi sur le service de garde des enfants dans les écoles pendant les grèves situe la force et le respect qu’on lui accorde…
La législation de la grève , qui prévoit préavis et procédures de médiation, et qui interdit les grèves de nature politique, n’est pratiquement jamais respectée et les écarts quotidiens, peu sanctionnés.
Comment s’étonner alors, que les jeunes des banlieues ne comprennent pas ce que veulent dire les notions de respect de la loi et de citoyenneté, quand les élus offrent un tel spectacle de désobéissance civile !
Inspection du travail comme tribunaux, font preuve d’ indulgence à l’égard de la grève et des grévistes.
Faire du droit de grève un droit constitutionnel indique clairement la faiblesse de la nation vis à vis de cette forme d’insurrection légalisée.
Défiler pour voir augmenter le pouvoir d’achat dans la rue, c’est à dire devant les politiques, indique clairement que l’Etat reste dans la conscience collective la source de tout bien être, comme si le patron de l’entreprise, qui peut seul faire quelque chose pour le pouvoir d’achat de ses employés, si l’économie de l’entreprise le permet, devrait s’incliner devant les injonctions du pouvoir politique, » ému » par la taille imposante des défilés.
Les anglo-saxons ont tendance à réduire la relation de travail à sa dimension individuelle et donc contractuelle.
Quand sa dimension collective est reconnue, ils ont trouvé des formes de médiation plutôt plus intelligentes que les nôtres.
Par exemple, les ouvriers US, dans l’entreprise où j’ai travaillé, avaient régulièrement la possibilité de choisir s’ils voulaient être représentés par un syndicat ou traiter directement avec le patron, pour régler l’évolution du package social.
Les syndicats allemands , capables de grèves très dures, ne l’ utilisent qu’à bon escient et que lorsque le dialogue social , privilégié toujours, a échoué.
En France, pour que ça change, il faudrait sans doute s’orienter vers les solutions suivantes, si l’on veut répondre à la causalité collective de la grève :
- Ouvrir plus largement les conseils d’administration à des administrateurs salariés ( comme en Allemagne )
- Imposer le recours à un médiateur et rendre illégales toutes les grèves qui n’ont pas utilisé le recours préalable à la médiation
-Créer un corps de médiateurs sociaux, formés et expérimentés, disposant d’un statut de magistrat les rendant indépendants des pressions de toute nature.
-Faire évoluer une jurisprudence beaucoup trop indulgente par rapport aux coups de force divers et variés qui accompagnent les mouvements sociaux.
- Condamner les entreprises qui refusent d’honorer les obligations légales de concertation avec les institutions représentatives du personnel, par exemple en les empêchant de souscrire à des appels d’offres publics.