Récemment, Martine Aubry , qui cherche un axe pour rassembler autour de sa prochaine candidature présidentielle, a tenté d’avancer l’idée que le mal de la société française tiendrait à son manque de soin mutuel, à une crise du lien social et qu’il faudrait donc bâtir ou rebâtir « une société du care ».
Au-delà de ces soucis électoraux, est ce que le Care peut faire sens pour un homme de ressources humaines ?
Ce souci de construire une « société du bonheur » est louable mais beaucoup s’occupent déjà de donner du soin ou du bonheur à leurs semblables.
Au niveau individuel, nombre d’individus se préoccupent des autres et quasiment toutes les religions ont ce souci : « aime les autres comme toi-même » disait jésus .
Au niveau collectif , assurances, mutuelles et syndicats se sont substituées aux corporations et sociétés de charité ; des ONG innombrables partagent désormais « le souci de l’autre » , sans parler des évènementiels caritatifs .
L’entreprise, on l’oublie trop souvent, qui a pour finalité première et originelle d’enrichir ceux qui ont eu le mérite de risquer et d’entreprendre , a-t-elle aussi une obligation de soin mutuel, vis à vis de ceux qui sont appelés à participer à son aventure , c’est-à-dire dépasser largement l’obligation synallagmatique de payer un salaire contre une prestation de travail ?
Ni Juridiquement , ni socialement, l’entreprise n’a une obligation de prendre soin « des plus vulnérables » , au sens de la pratique américaine du Care.
Les entreprises françaises d’une certaine taille, qui paient tickets restaurant , bons de transports et autres multiples avantages de comité d’entreprise, sont déjà allées très au-delà de l’obligation de contrepartie inscrite dans le contrat de travail.
Prendre soin des autres et surtout des plus vulnérables n’est donc ni une obligation juridique, ni une obligation sociale, pour une entreprise, par contre, nous disons que c’est une obligation morale et …managériale !
Les sociétés politiques ou économiques faisant travailler sous une forme ou une autre de contrainte, n’ont pas besoin de rechercher le bonheur de leurs citoyens et de leurs salariés.
Les dragons asiatiques, à l’exception des grandes entreprises japonaises , et peut être de quelques autres, ne se sentent pas d’obligation particulière dans le champ du Care.
Ce qui ne les empêche nullement de faire des ravages économiques !
Or, nos sociétés cultivées et dites développées, sont dans la quasi obligation de redonner de la substance au lien qui lie entrepreneur et salariat , si elles veulent obtenir « du retour ».
Et ce lien qui s’est distendu avec le temps, ou s’est transformé sous la pression du modèle économique dominant, est bien celui de la liaison hiérarchique.
Avant, le salarié donnait plus à son responsable ( et indirectement à son entreprise ) et recevait plus, souvent sous une forme affective, d’ailleurs.
Aujourd’hui , il donne moins et reçoit moins. Et bien sûr, tout le monde se plaint !
Qui doit recommencer à nourrir ce lien distendu, dont la vigueur permet seule de redonner ce supplément d’âme qui fait les équipes gagnantes et les entreprises occidentales performantes ?
Le plus responsable bien sûr !
Et le plus responsable , c’est le patron de l’entreprise qui doit faire en sorte de sélectionner des managers qui sauront « donner plus » et qui donc « recevront plus ».
Donner plus , en terme de management, signifie savoir faire travailler son équipe dans une ambiance de travail agréable , avoir le courage de la protéger de la dictature des reportings à répétition, des évaluations réduites au mesurable, des objectifs intenables !
En deux mots, chercher à faire travailler le salarié dans un confort physique et psychologique optimal et à assurer autant que faire se peut, sa satisfaction au travail, sinon son épanouissement.
Cette manière de manager, est probablement ce qu’on commence à désigner sous le terme de » Slow management ».
Mais, répondent beaucoup de patrons et de managers « j’ai donné plus, mais comme je ne recevais pas plus, j’ai arrêté de donner plus ».
Dans ce cas, celà peut signifier plusieurs choses :
La première est que celui qui donne plus, est perçu comme un manipulateur intéressé, qui cherche à obtenir plus . Et dans ce cas, l’intention perçue fait perdre à l’acte de sollicitude , toutes ses vertus !
La seconde est que à force de donner plus, le salarié , qui ne voit rien venir en retour de vraiment significatif, se lasse de donner plus. Ceci signifie que le lien hiérarchique a besoin de temps pour se nourrir.
Enfin, celà peut aussi signifier que le salarié qui reçoit plus , mais ne donne jamais plus, n’a pas envie de se casser la tête pour donner plus. Cà me rappelle un agent d’une collectivité territoriale, qui est venu me demander de ne pas lui accorder de prime , parce qu’il ne voulait pas se sentir « obligé » de me remercier en travaillant plus…
Le Care au sens de prendre soin du salarié , a du sens si on comprend que ce soin est un don qui se nourrit de contreparties.
Le Care n’a pas de sens , s’il s’agit seulement de donner encore et toujours plus , ce que le salarié considère comme un droit, à exiger d’un patron prédateur , qui , de toute manière, ne donne rien, mais se contente de céder à la pression sociale ou juridique.
La théorie du « Care » aura au moins eu le mérite de nous faire redécouvrir la merveilleuse nature du « don » et sa vertu du partage.