Comment comprendre cette phrase de Montaigne ?
Dans un jardin, ou dans une forêt, si vous faites bien attention, vous remarquerez sûrement comment les plantes, les arbustes, les arbres se contorsionnent de manière extraordinaire, afin d’aller quêter la lumière.
Et souvent, cette quête les oblige à faire la course avec les voisins, de manière à se placer le mieux possible, quitte à leur voler la lumière, à leur couper même la source de toute lumière, et à les contraindre à rester petits et chétifs, à disparaître.
C’est la loi de la jungle.
Dans nos sociétés, il n’est guère contesté, maintenant, que le progrès du plus grand nombre passe d’abord par l’enrichissement de quelques uns.
Mais si de fortes inégalités perdurent , on quitte le champ de l’économie pour entrer dans celui de la politique, dont le rôle consiste alors à veiller à une bonne répartition des richesses.
Au-delà d’une relative répartition des richesses, qui a ses limites et ses effets pervers, on quitte le champ du collectif et du politique, pour entrer dans le champ de la conscience individuelle et de la morale.
C’est ce dont nous souhaitons parler à propos de l’adage de Montaigne : C’est la morale qui est interpellée, pas l’économie, ni la politique.
Certains, parce qu’ils sont plus forts, plus malins, plus intelligents, plus cultivés, mieux placés, plus travailleurs, accumulent des richesses.
Et, c’est bien connu, la dynamique d’accumulation pousse à accumuler sans cesse et comme j’ai les moyens de faire de bonnes affaires, je finis par devenir riche.
La morale de l’accumulation, sous entendue dans l’adage de Montaigne, est ,selon nous, ce censeur moral qui pousse à s’ auto limiter dans notre processus d’accumulation.
S’enrichir est légitime , quand cet enrichissement est le fruit de mon travail ou de mon talent. Mais abuser de cette légitimité, est condamnable moralement.
Mais alors, quand commet- on un abus d’enrichissement ?
J’abuse de ma légitimité à m’enrichir quand je profite d’une situation qui rend les autres impuissants, ou ignorants, à percevoir la part qui leur revient.
Le commerçant abuse de sa légitimité à s’enrichir à partir du moment où les consommateurs n’ont pas d’autre choix que d’acheter chez lui ses produits à des prix élevés pour se nourrir , ou que tous les commerçants se sont mis d’accord pour pratiquer des prix élevés.
Le Patron abuse de sa légitimité à s’enrichir à partir du moment où , sans souffrir, il pourrait proposer à ses salariés des rémunérations nettement plus confortables.
Mais ceux-ci n’ont pas les moyens de se vendre plus cher.
Le banquier abuse de sa légitimité à s’enrichir à partir du moment où sa richesse accumulée ne correspond à aucune utilité sociale et que les entreprises et individus n’ont pas les moyens d’exiger le crédit dont ils ont besoin.
Le distributeur abuse de sa légitimité à s’enrichir à partir du moment où la loi du profit maximum
le pousse à acheter les produits agricoles à beaucoup moins cher à l’export, alors que sa marge plus réduite, en achetant français , lui réserverait encore un train de vie confortable.
Les paysans n’ont pas d’autre moyen de se défendre que de jeter leur lait au caniveau.
En deux mots, la morale nous dit que ceux qui ont déjà beaucoup devraient apprendre , non à gagner encore plus, mais à partager plus.
C’est en cela que Montaigne nous enseigne que « profit de l’un est dommage pour l’autre »
Le sur-profit des uns est forcément cause, non forcément d’un appauvrissement, mais toujours d’un dommage pour les autres , qu’ils soient consommateurs, producteurs, salariés , emprunteurs