Négociation retraite : éloge de la mazarinade

Il m’a fallu conduire beaucoup de négociations sociales , pour, non pas comprendre, mais accepter que la négociation était cet espace inconnu où , à la suite de nombreux aller/retours, l’impossible compromis serait trouvé, entre les partenaires à la négociation.

Ceci signifie que si l’un des partenaires a déjà fixé sa ligne d’arrivée, tout en se déclarant ouvert à la négociation, il ne peut y avoir négociation, il n’y a pas négociation.
Il n’y a pas négociation puisque , dans ce cas, la tentation est forte de manipuler la partie adverse pour l’amener sur sa position !
Ceci signifie que si l’un des partenaires est résolu à imposer par la force , ou quelque contrainte, sa négociation, il ne peut y avoir négociation, il n’y a pas négociation.
Ceci implique que règne un minimum de fair play, de confiance, une sorte de gentleman’agreement, pour que les partenaires puissent jouer la partition qui permettra au processus de s’enclencher.

La Direction produit un document de base donnant les éléments du problème , des solutions possibles et leurs conditions de réalisation , en positif comme en négatif.
Les partenaires syndicaux n’en profitent pas pour réduire la proposition patronale à « un infâme torchon » et à appeler « à l’épreuve de force pour faire bouger le patron » , mais critiquent le texte, et proposent des amendements au document de base.
Au cours de la seconde réunion, le négociateur patronal explique de vive voix ses positions, les clarifie, se fait expliquer les réserves syndicales et prend note des amendements proposés .
Quelques jours après, les organisations syndicales recevront un nouveau document amendé des éclairages et discussions de la séance de négociation , et ainsi de suite.
Au bout de ce cercle vertueux, qui peut durer des mois, une position , non pas idéale, mais susceptible de faire se rencontrer les intérêts des partenaires à la négociation, peut être établie.
Si le compromis est impossible, il n’est pas interdit de conclure par un PV d’échec
, mais, toutes ses chances ont été données à la négociation.

La négociation sur les retraites , conduite en sous main par un fin connaisseur des mœurs syndicales, Raymond Soubie, conseiller social du président, n’a pas du tout suivi le cercle vertueux décrit ci avant.
Il savait bien qu’en produisant un document de travail , les chances étaient grandes de voir l’écheveau de la contestation politique et syndicale se développer tous azimuts et non pas à un vrai processus de négociation de s’engager.

L’absence de vrai syndicat réformiste en France, puisque la CFDT échaudée par le précédent de 2003, est retournée dans le camp contestataire, empêche , la plupart du temps , que puisse s’enclencher le travail laborieux qui permettra , souvent aux forceps, au texte de compromis de naître.
Ceci suppose , des deux côtés, une bonne dose de pragmatisme, une grande ouverture d’esprit, de l’imagination, mais aussi, de la part du patron privé , quelque chose en plus : un certain sens du partage !

L’idéologie et les tabous sociaux qui survivent encore en France, empêchent, presque toujours, sauf dans les petites ou moyennes entreprises, ces postures intellectuelles , indispensables à une bonne négociation.

On récolte donc des négociations où celui qui joue le plus fin, le Mazarin de service, se félicite de s’être livré le moins possible, pour récolter la décision unilatérale , qui suscitera le moins de réactions. Mais d’accord point !
A ce sujet, tout le monde notera qu’on a sacrifié l’équité à la paix sociale, en évitant de remettre en question les avantages dont bénéficient les régimes spéciaux ; pour la forme, on se contentera d’écorner un peu le régime des fonctionnaires . Des solutions existaient pourtant, ménageant une transition en douceur, comme nous l’avons écrit dans un article précédent.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Mais, en agissant ainsi, on a sans doute évité le blocage social.
En France, on considère souvent que l’impossible n’est jamais possible ….

Ainsi, si , jeune RH, tu as rêvé toi aussi de jouer la carte du dialogue social, essaye, essaye toujours, essaye encore, mais prends garde que ta candeur ne se transforme en naïveté .
Dans tous les cas, selon les entreprises, tu auras trouvé la clé pour être un vrai partenaire social , ou tu finiras en vieux renard madré.

3 commentaires sur “Négociation retraite : éloge de la mazarinade”

  1. Visiteuse dit :

    Négociation ou l’art des compromis

    Compromis n. Sorte d’ajustement d’intérêts divergents qui consiste à donner à chaque adversaire la satisfaction de penser qu’il a eu ce qu’il ne devait pas obtenir, et qu’il n’est privé de rien, sinon de ce qui lui était véritablement dû.
    (Le dictionnaire du Diable, Ambrose BIERCE)

    Cordialement

  2. Sopotec dit :

    « Ceci signifie que si l’un des partenaires a déjà fixé sa ligne d’arrivée, tout en se déclarant ouvert à la négociation, il ne peut y avoir négociation, il n’y a pas négociation. »

    Marrant. C’est justement l’inverse qu’on nous apprend en formation R. Avoir des objectifs bien définis avec des positions de replis si la pression est très forte (un plan B, voire un plan C…)

  3. admin dit :

    Avoir des positions de repli , c’est couper le pied à l’imagination des négociateurs . C’est , de plus, beaucoup moins intéressant intellectuellement et humainement , que de laisser se dérouler la dialectique de la négociation, à condition de rester lucide et ouvert à la fois.
    La seule chose qu’il faut fixer : c’est ce qui n’est négociable en aucun cas, dès l’ouverture des négos.

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