Il y a-t-il une tradition du coup de force dans « la Navale » ?
Il semble bien que oui.
Les positions prises par les délégués CFDT de Sea France, accusés d’avoir systématiquement repoussé toutes les options de reprise n’entrant pas dans leur projet de SCOOP, démontrent une fois de plus que des syndicats liés aux activités maritimes ( ports, construction et réparation navale, transport de passagers, manutention ) , en France, continuent d’user de pratiques devenues très inhabituelles, voire ayant complètement disparu, dans les autres branches professionnelles.
Les plus anciens ont encore en souvenir les durs conflits qui ont entouré les réductions d’activité et fermetures des chantiers navals de Saint Nazaire, ceux de La Seyne sur mer, ceux de Cherbourg, ceux de Marseille, ceux de la Ciotat ….et j’en oublie sans doute.
Les plus récents se souviennent que les salariés de la SNCM n’avaient pas hésité à kidnapper un navire de la Compagnie entre Marseille et la Corse et que c’est le GIGN qui avait dû reprendre possession du bateau !
DRH pendant 3 ans de l’établissement de réparation navale de DCNS à Toulon, entre 2003 et 2006, j’ai vécu dans une grosse marmite, agitée de coups de force hebdomadaires, à travers l’un ou l’autre des ateliers, et se terminant quasiment toujours par une reculade de la Direction, DRH compris.
Et j’ai peur que cette main mise syndicale musclée s’impose encore de temps en temps aux directions des établissements industriels de DCNS, malgré les efforts de sa DG pour donner de cette entreprise, encore majoritairement détenue par l’Etat, une image moderne de son management.
Comment expliquer une telle singularité de violence dans les conflits liés à ces activités ?
- Se reférer à l’ancienne tradition du piratage et des corsaires serait sans doute un peu léger.
- Mais il n’est pas inutile de rappeler que les arsenaux de la marine et notamment ceux de Toulon, ont vu passer, aux siècles passés, une population qu’on ne pourrait qualifier de mauviette : condamnés de droit commun et autres galériens, utilisés comme main d’œuvre bon marché.
- L’activité navale en France a connu de nombreux avatars qui ont certainement atteint au cœur, une population très qualifiée, très fière de construire les bateaux de la Royale, les poussant à commettre des actes de violence, proportionnels à la gravité de perdre une activité qu’ils chérissent.
- Ces activités, réputées exigeantes en termes de conditions de travail et de qualification, ont conduit à accorder peu à peu à leurs acteurs, des statuts et des avantages, plutôt au dessus de ceux existant dans d’autres branches professionnelles. Encore aujourd’hui, le statut peu connu du grand public « d’ouvrier d’Etat » accordé aux ouvriers des arsenaux de la Marine nationale, et même de quelques autres, reste plutôt avantageux. Y renoncer fait d’autant plus mal !
- Qui dit Arsenal, ou chantier, ou navire, ou docks, dit souvent zone géographique fermée et contrôlée, monde clos. Or, j’ai pu vérifier que cet isolement géographique, accentué par l’isolement des statuts, a coupé les représentants du personnel de ces entités, des évolutions enregistrées par leurs collègues, dans les relations patron/ salarié, des autres branches professionnelles. Héritiers de traditions parfois centenaires, ils ne se rendent pas vraiment compte que le champ social a subi de profondes modifications, ces dernières années, y compris dans les activités de service public.
- Enfin, il est regrettable de constater une fois de plus, que les directions étatiques de ces établissements , croient toujours que l’absolu de la négociation sociale consiste à, au choix : se taire, faire le dos rond, endurer sans sourciller tracts vengeurs et coups de gueule verbaux violents en réunion, et surtout, après avoir tenté de résister un peu, finir par céder, sans distinguer ce qui relève du principe non négociable, même si la notion d’argent n’est pas en jeu, et ce qui relève du champ normal de la revendication.
Il ne faut pas avoir peur de dire que ce qui est en cause dans certains de ces établissements est carrément l’irruption du pouvoir syndical dans ce qui relève absolument et sans discussion, du pouvoir de direction.
- Je ne connais pas l’histoire des autres établissements et chantiers de la Navale, mais j’ai le sentiment que cette histoire est lourde d’un passé de maladresses partagées de part et d’autre, et que ce passé colle au Présent, comme la glaise aux chaussures.
Pourtant, des avancées sont possibles. J’en ai fait l’expérience en concluant positivement une longue négociation sur les horaires de travail avec la CGT et d’autres secteurs réputés difficiles sont sortis de cette logique systématique de l’affrontement. Il y faut beaucoup de patience, de dialogue, un mélange de souplesse et de fermeté. De l’imagination aussi et, avant tout, la conviction irréfragable qu’il y a forcément une solution.
En attendant, il est temps que le patron étatique, par le choix de ses Directeurs, et les Instances syndicales nationales, s’intéressent de plus près, aux zones où subsiste encore, ce qu’il faut bien appeler un anarcho syndicalisme naval, qui doit le plus vite possible appartenir au passé.