Le magazine « Le Point » de cette semaine fait sa couverture avec les grandes erreurs historiques du passé. Ce qui devrait nous intéresser, ce sont plutôt les grandes erreurs
« d’aujourd’hui », en matière de gestion des ressources humaines bien entendu.
Selon moi, dans vingt ou trente ans, les futurs RH et managers nous reprocheront les choses suivantes :
1 – Une sélection des managers beaucoup trop laxiste.
Selon mon expérience, la médiocrité du management français est une des causes les plus importantes de la mauvaise gestion des ressources humaines. Responsable pendant plusieurs années de cycles de formation en management, j’ose dire que 50% au moins de mes élèves n’auraient pas dû être nommés managers. A tous les niveaux, y compris les plus élevés, les mauvais critères de sélection des managers font des dégâts. Elles sont très rares les entreprises où le soin apporté au choix des managers réussit à mettre de côté le niveau prestigieux de l’école, la seule performance technique , commerciale ou gestionnaire des candidats, pour considérer la capacité de vision globale de l’homme et la sagesse indispensable pour diriger un groupe humain. Saint Gobain fut sans doute la seule entreprise où je vis à l’œuvre avec le plus d’intelligence ce travail de sélection. C’est dire une évidence que de constater que la plupart des dysfonctionnements découle d’une décision inadaptée des managers.
2 – Le gaspillage énorme de la formation continue.
La France est sans doute le pays qui dépense le plus d’argent en stages de perfectionnement pour ses salariés. Tout a été dit ou presque sur les défauts de ce véritable impôt formation. Une seule question importe : avec autant d’argent dépensé depuis tant d’années, pourquoi n’en mesure t on pas plus les résultats sur le professionnalisme des salariés français ? Si la formation continue était si indispensable, ça devrait se voir, ou, à tout le moins, les français auraient dû creuser l’écart avec les concurrents qui dépensent beaucoup moins que nous ! Je crains qu’avec l’académisme qui caractérise les français, le taux de dépenses d’une entreprise en formation continue ne soit devenu un critère de bonne entente avec les syndicats et de bonne gestion pour les sociétés d’audit. Croit- on les entrepreneurs assez sots pour ne pas envisager maintenir d’eux-mêmes et sans obligation légale, le niveau de performance de leur force de travail ? Pourquoi, alors, selon cette logique, ne pas fixer un taux obligatoire de recherche développement, de dépenses commerciales ou en publicité ? Si des entreprises ne souhaitent pas faire de formation, c’est leur affaire et elles en paieront ( peut- être ) le prix sur leur niveau d’activité. De plus, cet argent aurait sans doute été mieux utilisé dans des formations à l’apprentissage plutôt que dans des salles de cours !
3 – La sacralisation de l’entretien annuel d’évaluation et des objectifs à court terme.
C’est tous les jours, à chaque fois que nécessaire, qu’un manager doit faire un point avec son salarié. Le one minute management Us, très peu pratiqué en France, a mille fois plus d’intérêt que ce symposium annuel tellement formaté qu’il est devenu une corvée pour tout le monde. Qu’une fois par an, un manager fasse un point un peu plus complet sur l’activité et le devenir du salarié est une bonne chose. Mais cet exercice doit être libre et non contraint, laissé à la discrétion du manager ( d’où l’importance de le bien choisir ) et explorer beaucoup plus le « contrat de confiance entre les deux personnes ».
Le cadrage de plus en plus analytique de l’entretien est la preuve à contrario de la méfiance que DRH et direction ont à l’égard de leurs managers ! La gestion des carrières enfin devrait faire l’affaire d’une people review triennale conduite par un spécialiste RH. Le manager direct n’est pas l’homme idoine pour ça.
De plus, la fixation des objectifs a fait passer au second plan, et même jusqu’à le neutraliser tout à fait, l’importance de satisfaire toutes les missions contenues dans la description de poste, qui est un document contractuel qui a engagé les parties : Je te paye tant pour que tu fasses complètement et parfaitement les missions de ton emploi.
Les objectifs ont, de plus, l’inconvénient de focaliser les efforts dans deux ou trois directions et sur une période limité ( l’année ) réduisant un peu plus l’ardente obligation d’être professionnel pour tout et tout le temps !
4 – Une indulgence coupable vis à vis du manque de professionnalisme;
Verrai-je jamais fleurir ce professionnalisme qui me plaît tant quand je suis en Suisse ou an Allemagne ? Celà fait 40 ans que j’attends les salariés français se comporter au travail comme ils se comportent quand ils travaillent pour eux, mais, à part la boîte US où j’ai travaillé, je n’ai vu se produire que de faibles progrès Le bac pour tous, la formation des chefs au management, les normes qualité, les chartes d’entreprise, et même les fameux objectifs annuels n’y auront rien fait ! Travail fait « à peu près » et absentéisme élevé demeurent des constantes de l’activité dans les grandes organisations françaises. Ces graves manquements à l’engagement professionnel sont heureusement moins courants dans les PME, aussi parce que le contrôle y est plus fort…
La mauvaise habitude qu’on a prise en France, sous le contrôle de coach avisés, de dire que c’était « globalement bien » même quand ça ne l’est pas, ont engendré une forte culture de « l’a peu près ». Il suffit d’écouter les entraîneurs de l’équipe de France de football se féliciter du mauvais jeu de leur équipe, pour comprendre les dégâts de cette école qui promeut l’indulgence systématique, comme mode de gouvernement. Les parents font pareil à la maison…
5 – L’usine à gaz ( inutile ) de la GPEC.
Les pédagogues ont réussi leur plus beau succès : vendre aux RH l’idée que le gestion prévisionnelle des compétences était l’alpha et l’oméga de la GRH. Et ils ont réussi, sauf chez les DRH qui avaient déjà depuis longtemps mis au point leurs définitions de fonction et qui ne croient pas que l’avenir des entreprises est écrit d’avance mais s’écrit, hélas, au jour le jour. Mais le rêve de ces pédagogues étant d’éviter les soubresauts des imprévus du marché et croyant que toutes les entreprises sont des administrations, ils ont essayé de décalquer dans les entreprises la merveilleuse gestion des carrières des organisations publiques. Certaines, encore aujourd’hui, estiment même pratiquer le must de la gestion des ressources humaines en payant les compétences acquises plutôt que le travail effectué, comme dans l’administration, où on vous paye au niveau du grade atteint, même si vous n’occupez pas un emploi correspondant à cette qualification. Ce travail a eu du succès aussi parce qu’il rejoignait le souhait des syndicats de mieux prévoir l’avenir et donc de s’y préparer, ce qui est louable en théorie mais rarement possible dans les faits, mais aussi de nouer encore plus fort la relation compétence/ salaire, pour échapper à l’arbitraire du chef…
6 – La liaison diplôme / salaire dans les conventions collectives.
Une fois de plus le modèle fonction publique a réussi à s’imposer aux négociateurs du privé. Selon cette croyance, plus un individu est diplômé, plus il est qualifié et plus il est qualifié plus il doit être payé. Le problème est que la liaison diplôme / qualification n’est pas du tout avérée, surtout en France ou nombre de Bac +5 ne correspondent à aucune compétence acquise directement utilisable en entreprise, parce que l’enseignement universitaire est resté beaucoup trop académique. Notre raisonnement serait différent si les diplômes acquis correspondaient à l’acquisition, sur le tas, d’un vrai savoir faire, issu d’un long apprentissage.
De plus, les entreprises ont pris la très mauvaise habitude de surestimer le niveau de leurs emplois : beaucoup de postes n’ont réellement pas besoin d’être occupés par des bac+ 3 ou 5.
Les IUT en permettant le passage vers des études Bac+3, la mode des diplômes minute obtenus en formation continue, ont accéléré une hyperinflation des diplômes dont le niveau ne correspond plus à rien. Un exemple : combien de cadres titulaires d’un MBA obtenu ( chèrement..) en formation continue, occupent réellement un poste de DG deux ou trois après ?
Il est temps de revenir aux fondamentaux de la rémunération : le salaire, diplôme ou non, est le résultat de la manière dont un salarié occupe le poste; point !
7 – Bureaucratie paralysante et institutionnalisation des relations sociales.
La bureaucratie est le veau d’or des organisations françaises : on l’adore ! Sa traduction juridique et sociale est la plus manifeste dans le droit du travail et de la négociation sociale.
La France ne se rend pas compte à quel point elle a ligoté ses entrepreneurs. Le nombre d’instances représentatives du personnel, le mille feuilles des négociations sociales obligatoires et celui des textes ( loi, convention collective, accord de branche, accord d’entreprise, contrat de travail ) ont juridiciarisé la vie économique et le travail des DRH et finissent pas peser très lourdement sur la vie d’entreprises dont on attend tout par ailleurs. L’incapacité à renégocier les avantages acquis est également une faiblesse qui nous sera sévèrement reprochée dans l’avenir. Le vrai courage et la vraie lucidité consisterait à ce que les partenaires sociaux soient capables de négocier un nouveau contrat social selon des échéances à discuter et en tenant compte de l’évolution de la santé économique de l’entreprise, plus que l’état de la législation et l’humeur des gouvernants.
Par ailleurs, comme pour les politiques, le mandat des négociateurs sociaux devrait être limité dans sa durée et interdit de cumul. Car le dialogue social souffre de cette mauvaise professionnalisation ( car il y en a une bonne ) des négociateurs sociaux patronaux et syndicaux, en les obligeant à justifier ( trop souvent ) leur mandat de mauvaise manière et en les coupant de la réalité du monde du travail et des contraintes des organisations.
8 – Les 35 heures.
J’ai négocié les 35 heures. Comme beaucoup, j’ai cru que cela correspondait à une évidence, comme les congés payés de 1936. Je me suis lourdement trompé. Les 35 heures, outre leur impact sur les coûts, ont remis une horloge dans la tête des salariés alors que la mensualisation du salaire les faisait presque travailler pour effectuer une mission et non des heures. Le mal est profond. Cumulé au nouveau rôle éducatif des hommes et à la civilisation des loisirs, le temps passé au travail est presque devenu accessoire et moyennement important pour beaucoup. Si, en plus, la qualité du travail, comme souvent, n’est pas au rendez vous, ni même la quantité ( dans les services ), il ne faut pas s’étonner de la chute de la compétitivité française. Une catastrophe nationale.