Jusqu’aux années 60, la jeunesse française n’était pas obsédée par l’obtention d’un diplôme . Son objectif était d’apprendre un métier.
Seule une fine couche de jeunes, issue de milieux bourgeois ou aristocratique, pensait que la vie commençait par « faire des études ».
La notion de métier restait vive .
Le régime de Pétain avait même donné une force supplémentaire aux corporations , en créant les ordres professionnels.
Les métiers sont encore essentiellement paysans, ou artisanaux.
La situation de commerçant est parfois suspecte de n’être pas un métier, mais un moyen de gagner de l’argent, facilement.
Quant aux emplois fonctionnaires subalternes, ils passent pour être des emplois réservés à ceux qui ne peuvent pas faire autre chose.
L’idée de routine et de sécurité leur est déjà accolée.
D’ailleurs, leur accès est relativement accessible ( puisque l’on trouve peu de postulants )
Ceux qui réussissent à faire quelques études,sont regardés comme des exceptions.
Posséder le BEPC vous faisait passer pour un être doué, ne parlons même pas du baccalauréat, symbole suprême de l’élite.
Mais ces heureux récipiendaires ne représentaient guère que 10 à 20% d’une classe d’âge.
Ceux là , s’ils ne poursuivent pas, auront quand même la chance de revêtir la blouse blanche des employés, au lieu de la cotte ou de la blouse bleue des ouvriers.
A partir de la fin des années 60, c’est l’arrivée en masse , à l’Université, de tous les enfants de la classe moyenne , qui a surgi dans la période de reconstruction de l’après guerre.
Mais la société se heure rapidement à un problème de taille : l’incapacité à absorber à des postes de cadre, tous ces diplômés.
Au début, tout va bien . La société a besoin, partout , de cadres et d’agents d’encadrement qualifiés.
Puis, ça se corse : c’est le trop plein !
Il va falloir sélectionner ceux qui , parmi les diplômés, pourront accéder à l’élite, puisque le fait de « faire des études » n’est plus discriminant.
Ecoles préparatoires aux écoles de commerce et d’ingénieurs, sélection par les maths à l’entrée des facs de médecine, concours d’entrée à la fonction publique, de plus en plus difficiles, se mettent en place.
On a retrouvé un moyen de trier l’élite, parmi la masse de ceux qui font des études.
Un autre moyen beaucoup plus simple aurait consisté à faire la sélection à l’entrée de l’université, mais la République , bonne fille pleine de principes, s’y refuse.
Mais les diplômés non sélectionnés n’ont pas dit leur dernier mot.
Sous la poussée syndicale, de plus en plus d’accords d’entreprise prévoient la connection automatique entre un niveau d’études et une classification.
BAC , BAC+2, BAC+4 ou 5 donnent « droit » derechef, à bénéficier d’une qualification de plus en plus valorisante, dès l’arrivée dans l’entreprise. Même si l’on ne connaît rien au poste pour lequel on a été recruté.
On notera d’ailleurs que la sémantique est passée du métier au poste ou à l’emploi.
Les jeunes , qui ne sont pas des imbéciles, comprennent vite, qu’il vaut mieux additionner les années après le BAC, que de monter lentement l’ascenseur social, en apprenant un métier jour après jour, dans l’entreprise.
Ceux qui travaillent déjà en entreprise , profitent des opportunités multiples d’obtenir un diplôme bon marché , aujourd’hui, sans même penser faire le lien, avec le métier qu’ils pratiquent.
C’est ainsi que tout le monde s’est mis à chasser le diplôme et à abandonner l’idéal d’exceller dans son métier.
Le moindre prétexte est bon , chômage , changement d’entreprise, entretien annuel avec son hiérarchique, pour saisir l’occasion d’avoir, soi aussi, son petit diplôme.
C’est merveilleux : la moindre secrétaire peut ainsi obtenir un master quelconque, en deux coups de cuillère à pot !
Une armée de conseilleurs, orienteurs, coachs, consultants, est là pour les y encourager.
Ecoles et universités ont flairé la bonne aubaine d’un marché juteux.
Tout le monde a, aura, ou pourrait avoir, son parchemin.
Par ailleurs, le retour à l’Etat de la formation des apprentis, à la fin des années 70, la faillite continue du système d’orientation, l’irrépressible attirance des français pour les métiers dits intellectuels, ont parallèlement ruiné de tout intérêt majeur, le fait d’occuper des métiers manuels.
Or, la notion de métier est encore largement accolée à des métiers manuels , tandis que les emplois intellectuels, sont des fonctions ou des emplois, mais pas des » métiers ».
Mais les fléaux qui frappent le métier ne sont pas terminés !
Le management français, dans les années 80, a découvert la gestion par objectifs.
Ce qui compte, au cours de l’entretien annuel d’évaluation, n’est pas de démontrer que l’on fait bien son métier, et qu’on souhaite même y exceller, mais de réaliser les objectifs fixés en début d’année.
C’est la même chose me direz vous !
Que nenni !
L’odeur de la prime ou de l’augmentation, accolée aux objectifs , a remplacé la fierté du travail bien fait, l’amour de la belle ouvrage.
Aujourd’hui, on peut très bien réussir à 100% ses objectifs et être un professionnel très insuffisant dans les champs couverts par son métier mais non inclus dans les objectifs , pour une raison ou une autre .
Et je pense que la gestion par objectifs, aussi stressante et réductrice professionnellement qu’elle est, n’est pas pour rien dans le niveau de stress qu’on voit monter dans toutes les entreprises ou administrations qui se sont données , sans examen, à ce genre de pratique, en croyant pratiquer un management moderne !
Les salariés , interrogés , ne parlent pratiquement plus de leur métier, ils ne parlent que de l’entreprise où ils travaillent et, aux intimes, de la prime que leur a valu la réalisation de leurs objectifs : C’est un signe qui ne trompe pas.
Les salariés sont de moins en moins des professionnels et de plus en plus des chasseurs d’objectifs, donc de primes !
Il faut bien se l’avouer, on se rendra compte , un jour, que ce management là fait fausse route.
Les suicides de France télécoms sont l’occasion d’y réfléchir.
L’action du DRH
Pour les syndicats, même ceux du privé, la fonction publique est un modèle.
De même que le statut de la fonction publique, est l’équivalent d’un titre de propriété, ils vont tout faire pour que, dans le privé, le diplôme soit l’équivalent du statut , et ce, quel que soit le talent, ou l’aplication qu’un salarié met dans l’exercice de son métier.
Dans la fonction publique, c’est le grade qui est important, pas l’emploi occupé.
c’est l’ancienneté, et non le niveau de maîtrise de l’emploi occupé, qui déclenche l’avancement.
Dans le privé, les syndicats, doucement encouragés par la délégation patronale, via les conventions collectives, ont donc réussi à faire du diplôme le critère de la carrière et non la maîtrise du métier.
Ne nous étonnons donc plus que » nos gens ne soient pas aussi appliqués qu’ils devraient l’être »
Que faire ?
A tout prix, éviter les connections automatiques diplôme / classification.
Faire de l’excellence et de la créativité, mises dans l’exercice d’un métier, le critère prédominant de la progression de carrière.
Le niveau de culture et la qualité de jugement, importants , certes, tiennent plus à l’homme qu’à son diplôme.